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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 01:00

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J'essaye chaque année de voyager : pas toujours facile pas toujours aisé. Mais comme dirait l'autre "les voyages ont toujours formé la jeunesse" et donc J'aspire, je l’avoue,  à demeurer dans l'espérance de la jeunesse. Et donc je voyage.  

De l'Afrique où j'ai trouvé les racines de ma différence à Montréal cet hiver où j'ai retrouvé mon petit frère parti en pèlerin chercher son avenir ; j'ai appris comme dans ce poème merveilleux de Louis Aragon que "j'arrive où je suis étranger". C'est ailleurs que l'on découvre que l'essentiel est bien là où nous sommes. 

 Rien n'est précaire comme vivre, dit le poète, rien comme être n'est passager, c'est un peu fondre comme le givre et pour le vent être léger, j'arrive où je suis étranger. 

 Lorsque l'on voyage on mesure la précarité de notre quête sans cesse remise à nos doutes. C'est éphémère puisque l'on découvre que là où nous avions des certitudes il y a bien souvent des interrogations. 


 Lorsque je suis partie rejoindre mon petit frère à Montréal j’avais des certitudes. J’allais trouver une contrée où la France est la grande sœur, la langue celle de notre pays, petit bout de résistance forcenée au milieu de l’Amérique immense et tentaculaire. Je ne pouvais pas être étrangère là-bas. Ah ! Les certitudes ! En fait point ici de « chez moi ». En revanche j'ai touché du doigt la réalité de cette phrase "j’arrive où je suis étranger." J’ai mesuré à quel point un simple bout de papier agrafé dans un passeport pouvait changer une vie et faire de vous quoiqu’il arrive un étranger tant que ce bout de papier est accroché mais qui vous transforme en indésirable lorsqu’il vous est enlevé. 


Etranger nous le serons tous un jour et souvent pour moi je suis étrangère même en étant dans un lieu connu quand je vois ce que fais ma France. Forte de cette expérience qui m’a laissé quand même une certitude c’est que l’on est bien heureux chez soi ; je me suis demandée comment l’on peut être toujours étranger quand on arrive ailleurs même lorsque l’on est en terres connues. 

 

Tous les indicateurs le montrent il y a aura toujours des mouvements de population. Le Xénos pour les grecs avait plusieurs sens. Il était l’hôte que l’on reçoit chez soi sans contrepartie mais aussi le « Barbare » celui que la civilisation grecque n’avait pas touché et que l’on combattait. Mais nous sommes aussi tel le Garib des Arabes.  Nous sommes l’étranger avec lequel on partage le pain et le sel et qui peut devenir un ami potentiel. 

 

L’étranger, il vient d’ailleurs même si on est semblable.  Il ne fait pas partie de notre famille même si on pourra le  reconnaître après comme tel. Il nous est inconnu et tant qu’il le reste il arrive toujours là où il est étranger.  J’ai lu que le petit enfant de 8 mois s’effraie toujours lorsqu’un visage autre que celui de sa mère s’approche et que cela ne se manifeste que vis à vis d’un autre humain et pas pour un animal par exemple. Il est dit dans cet article que l’angoisse devant l’étranger intervient donc quand l’autre est à la fois semblable et différent.  

 

C’est sans doute là idéaliste que je veux voir ma volonté de citoyen. Nous sommes sensés dépasser les apparences en hommes et femmes instruits que nous sommes. C’est là que devrait arriver la force de passer outre les constats. Mais la réalité du monde tort les bonnes intentions. Il arrive souvent que le simple constat d’une différence devienne celui sournois de l’illusion d’une supériorité. 

 

Jean-Bernard Pontalis, psychanalyste et philosophe français écrit que le « le sentiment de supériorité vient de la notion de projection : tout ce que je veux ou ne peux admettre en moi de mauvais, de coupable, de dangereux, je le mets au dehors, je le dépose en l’autre. Le conflit, la violence, le pulsionnel, je l’expulse hors de moi et le situe dans l’autre. Et si j’arrive à expulser cet autre, à le rapatrier dans son pays, à l’enfermer ou à le tuer, je pourrai peut-être avoir l’illusion pour un temps au moins, de m’être débarrassé du mauvais. On voit là comment naissent les guerres. » 

 

Freud demandait que ces pulsions égoïstes se transforment en pulsions sociales, de culture, d’éducation, de civilisation. Si nous avons trouvé la solution pour être et ne plus arriver là où nous sommes étrangers pourquoi avoir cette inquiétude quand l’étranger arrive ?  

 

Le risque c’est de faire entrer un fantasme dans la réalité qui entraîne des désastres.  Je me suis souvenue des vielles images de la propagande nazie de la seconde guerre mondiale que j'ai pu voir dans mes livres d'histoire.  Les autres y étaient interprétés comme des êtres bizarres, menaçants, … étrangers. Ils étaient étrangers, étranges aussi sans doute, et la mission salutaire des tenants du fascisme était de les éliminer. Ils faisaient naître sur l’autre le fantasme de la menace pour persuader de sa réalité.  

 

Les hommes restent et demeurent des hommes et ils finissent toujours par arriver là où ils seront toujours étrangers.  L’Histoire est bien un éternel recommencement. Notre devoir de citoyen n'est il pas alors qu'elle ne renouvelle pas l'horreur ? Notre devoir de mémoire n'est il pas de se souvenir et de regarder avec plus de lucidité et d'esprit critique ce qui nous entoure ?  

 

J’ai la lucidité de me savoir humaine et j’arriverai sans doute bien souvent encore où je serai étranger.  Alors un mot d’espoir, ces quelques lignes d'un derviche des steppes d'Anatolie : 


 

 « Venez et faisons connaissance

 Rendons aisé le malaisé, 

Aimons et tachons d’être aimé, 

Ce monde n’appartient à personne. »

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Published by Marie-Christine Darmian-Gautron - dans juste des mots
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commentaires

Pascal PILET 17/02/2011 23:57



Très beau texte, Marie-Christine... Et d'une grande profondeur. Faire l'expérience d'être étranger est une expérience humaine irremplaçable et inégalable... Celle de tous les migrants d'abord,
qui en témoignent parmi nous ; celle des voyageurs ensuite qui acceptent de renoncer à leurs certitudes pour accueillir la différence. Merci de nous le rappeler.



Marie-Christine Darmian-Gautron 18/02/2011 11:26



Merci beaucoup de ce commentaire Pascal. A très bientôt. 



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Un Peu Sur L'auteur ..

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  • Ancienne journaliste, Directrice territoriale,  Présidente du Comité Les Arbres de la Laïcité Gironde - Aquitaine
  • Ancienne journaliste, Directrice territoriale, Présidente du Comité Les Arbres de la Laïcité Gironde - Aquitaine