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11 novembre 2018 7 11 /11 /novembre /2018 18:19

 

Comme souvent ce samedi là, j'avais pris le vélo pour rejoindre Sadirac et la Mairie où vivaient mes grands-parents. A peine arrivée dévalant la côte en courant je rejoignais la maison de papi et mamie "en bas". Presque tous les samedis nous les rejoignons pour boire le café. C'était un rendez vous de l'enfance où avec mes parents, mes grands-parents et mon oncle et ma tante nous les retrouvions pour passer un moment où chacun y allait de son histoire, de ses convictions, de ses aventures.

Lorsque je poussais la porte du chai qui donnait sur la cuisine je savais qu'il serait là assis sur son fauteuil au coin de la gazinière. Il serait certainement absorbé par le ballet des mésanges bleues et des rouges-gorges qui se rassasiaient des bouts de lard qu'il avait cloué sur l'arbre en face.

Mirabelle son chien sur ses genoux, ses yeux d'un bleu que l'enfance embellie forcément regardaient avec calme l'arrivée de la tornade que j'étais. Mon bonheur c'était de me mettre à coté de lui et d'attendre que les mots viennent et que surtout ils soient tous partis pour que je puisse l'avoir rien que pour moi. 

Papi Abel était mon héros à moi.  Il savait faire pousser des poires et des pommes dans des bouteilles, il me donnait toujours un petit sucre avec une lichette de la liqueur de cassis dont il gardait les secrets de fabrication. Il avait toujours dans une petite boite un bonbon à la réglisse que j'adorai. A cette époque à l'école primaire nous avions appris ce qu'avait été la guerre de 14/18 et nous avions en classe travaillé sur la Grande Guerre. Je savais du haut de mes 10 ans qu'il avait été de cette guerre, je savais que Mamie en bas y avait perdu son papa un soir de Noël 1914 mais ce jour là je voulais qu'il me raconte lui ce que ses yeux avaient vu. 

Ce samedi j'ai donc attendu que tous remontent en haut,  à la mairie et sous un prétexte dont je ne me rappelle plus je suis restée avec lui bien décidé à poser mes questions qui trépignaient sur le bout de papier enfoui dans ma poche. 

J'ai longtemps tourné autour du pot ne sachant pas si mes questions allaient trouver des réponses tant j'avais entendu les "grands" dire que papi n'en parlait jamais. Je crois bien que j'avais peur de faire de la peine à celui que j'adorais en ouvrant une boite aux souvenirs fracassants. 

S'est alors noué un instant, que près de 40 ans après je n'ai pas oublié, et j'entend encore sa voix. Je ne me souviens que des bribes de son récit tant je suis restée accroché à son regard bleu et à ses longues mains qui battaient la mesure de ses paroles. Ce jour là répondant à mes questions d'enfant il m'a raconté. Il m'a montré son livret militaire de son régiment d'infanterie. Dans ses yeux j’ai découvert sa jeunesse écrasée en 1916 en pleine bataille de la Somme. Il me montra la trace de sa blessure au bras quand il avait été fait prisonnier au début de la guerre, les années de captivité en Allemagne jusqu'en décembre 2018.  J’entends encore : "tu sais Christine dans les mines de sel en Silésie les blessures ça ne guérit jamais". Il s’était levé pour aller dans le chai et revenir avec son savon de prisonnier qu'il avait mis dans ma main. Je n'ai pas tout compris ce jour là. Je crois bien que cet après midi là avec mon cahier de brouillon et mon crayon je n'ai pas mesuré ce qu'était réellement ce moment. Il ne m'a plus jamais parlé de cette époque là comme si, et je l'ai compris bien plus tard, il avait honte d'être encore en vie alors que tant de ces copains, camarades étaient tombés. Il avait en lui cette colère froide qui lui fera refuser toutes les médailles, tous les hommages, toutes les commémorations. Il en voulait à tous ces "képis galonnés" qui les avaient tous envoyés à la boucherie. 

Quelques années après, à la vieille de sa mort, par un merveilleux jour de printemps, je me souviens avoir été le trouver. Il était dans le lit qu'on avait descendu dans la salle à manger. Il était tout à coup si petit si faible avec cette toux terrible qui en fait ne l'avait jamais vraiment quittée et attendait son heure  depuis cette "putain de guerre". Je me souviens avoir comme je le faisais si souvent posé ma tête sous sa main et là dans un souffle il ma dit : " Tu sais Christine c'est pas de mourir qui est difficile c'est de vivre après tout ça. " Ce fut la dernière fois où ses yeux bleus m'ont regardé avec tout l'amour qu'il avait pour nous deux. Quelques jours après il s'est éteins me laissant en héritage et en mémoire ces instants qui bien des années plus tard ont enfin illuminé mon chemin par leur mémoire. 

Il y a 100 ans il n'a pas entendu les cloches sonner l'armistice il était prisonnier en Allemagne. Ce matin au Monument aux Morts à Créon il était juste là posant sa main sur mon épaule. 

 

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commentaires

M
Salut Marie, comme toujours extrêmement juste et émouvant..... pour autant, que ce récit a quelque chose de douloureux, il est reconforrtant de lire et d'entrendre des gens qui ont une histoire..... bien au delà de quelques anecdotes...... en te connaissant j'ai cette chance..... à ciao..... Marc
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Un Peu Sur L'auteur ..

  • Aux pensées Citoyen !
  • Ancienne journaliste,  Présidente du Comité Les Arbres de la Laïcité Gironde - Aquitaine. Apprentie ariégeoise.
  • Ancienne journaliste, Présidente du Comité Les Arbres de la Laïcité Gironde - Aquitaine. Apprentie ariégeoise.