Comme beaucoup de compagnons de cette époque là, il a doucement un matin du 15 août 2008 rendu les armes de la vie. De cette époque là il ne disait mot ou si peu.
Il avait 20 ans, l'âge où l'on a des rêves fous de bonheur et d'avenir. Son père était mort le 17 mars 1943, le laissant chef de famille veillant sur sa mère, sa soeur Thérèse et la propriété agricole. Il avait déjà croisé les yeux bleus de Gisèle qu'il ne cessera jamais d'aimer tendrement durant plus de 60 ans.
De cette époque là il ne disait mot ou si peu. Et pourtant je lui en ai posé des questions pour comprendre les larmes qui montaient dans ses yeux verts lorsqu'il se perdait dans les souvenirs.
Le 21 Août 1944, à Libourne, les Allemands acculés à la retraite, tentaient une sortie en direction de Bordeaux. Des maquisards leur tendirent une embuscade près d'Arveyres. Furieux, les hommes de la Wehrmacht faisaient demi-tour, se repliaient à Libourne et prennaient position dans la ville.
A la gare, plusieurs soldats sont couchés le long de la voie, un fusil prêt à l'emploi. Le train de Bordeaux est annoncé. Un officier décrète le couvre-feu. Les armes à la main, les Allemands remontent les rues du centre. Ils tirent de toute part. Rue Montaudon, ils abattent froidement quatres pères de famille qui rentraient chez eux après leur travail ainsi qu'un retraité. A quelques heures de la libération de leur ville, Roger Riva, Raoul Lesseur, Louis Duval, René Ardouin, et Jean Guerry sont tombés. Le 28 août Libourne était libérée. Je me suis souvent demandée si Grand-Père Henri avait été avec ses maquisards à Arveyres ce jour là. Il ne le dira jamais.
Dans ces années de guerre, il s'échappait par la lucarne du grenier pour pas que sa mère le voit, il enfourchait son vélo, accrochait sa carriole à double fond et partait sur Libourne pour porter des armes et passer l'octroi du pont gardé par les Allemands. Avec tonton Boubou, son meilleur ami, Yves Bonny, ils partaient l'air de rien faire des photos des lieux stratégiques pour la Résistance et préparer les actes de sabotage comme sur le Bec d'Ambés. Il prendra les armes pour se battre à la poche de Royan. Royan sera parmi les dernières villes françaises encore occupées au début de l'année 1945. Elle ne sera libérée qu'en avril.
Je n'ai sans doute à l'époque pas compris ce qu'il avait fait, j'étais une enfant ; la mort et la guerre n'avaient pas de poids sur mes douces années. Et pourtant c'est lui qui m'a appris le chant des Partisans, c'est lui qui m'aidera lorsqu'il faudra que j'étudie au collège l'histoire de la seconde guerre mondiale. Avec patience il me racontera De Gaulle, la guerre, la peur, la victoire. Il avait la sagesse des hommes qui pose le respect de la vie au dessus de tout, qui parlait avec conviction des valeurs de la République, de la Liberté, de l'Egalité, de la Fraternité. Il avait rêvé de devenir aviateur, il partira pour l'Indochine et Saigon.
Un jour de février 1947, il rangera ses souvenirs, construira sa vie dans la grande maison de Vayres à Cenau. Il était beau mon grand-père, il était droit, il était fort. Il était silencieux, de ces silences qui marquent les souvenirs qui passent le temps à jamais.
"Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux dans la plaine ... "