Ils étaient là installés sur la nappe, alignés comme à la parade et j'entends encore la voix de Nicolas, de mon père, de Mitou, s'esclaffant : " si ceux-là ils ne bougent pas on les mange". Régine leur en a voulu longtemps d'avoir eu cette idée lumineusement morpionne un soir de fête de mettre des escargots vivants dans ceux que sa maman avait amoureusement préparé à la bordelaise. Lorsque j'y repense j'en ris encore et pourtant c'est si loin dans mes souvenirs d'enfant.
Régine était avec Mitou, les piliers d'une amitié sans faille pour nous. Elle était de ceux qui n’ont jamais transigé sur les valeurs qui l’avaient poussé à enseigner dans cette classe adaptée de l'école primaire de Créon. Elle avait le verbe haut et les idées bien ancrées dans l'humain. Elle était pour moi indestructible puisqu'elle portait la force de ceux qui aiment la vie. Pourtant, la vie ne lui a pas forcément fait de cadeau et le dernier aura été empoisonné jusqu'à lui faire fermer les yeux pour toujours.
Ce matin quand maman m'a appelé pour doucement me dire qu'elle ne serait plus là sur le pas de sa porte pour regarder passer notre rosière, que je ne pourrais plus me régaler des crêpes qu'elle faisait pour nous les jours de match du tournoi des 6 Nations, que je ne pourrais plus passer comme ça pour lui faire un bisou et prendre un café, tout mon petit monde a perdu une part de ses rêves. Il faut s'y résoudre ainsi va la vie mais la petite douleur, celle qui perle les yeux de larmes, sera là pour longtemps.
Tant de souvenirs remontent à ma mémoire, pas ceux de la grande histoire, juste ceux des petits bonheurs que nous partagions : les kermesses de l'école, les rallyes de l'amicale laïque, les campagnes électorales créonaises, les matchs de rugby où je me glissais entre Jean-Claude, René, Mitou, Monsieur Caumont et papa et sans un mot j'écoutais les commentaires des matchs de ceux que Roger Coudert appelait les "Petits". C'était un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaitre ... Je leur raconterai
Le temps passe, il va vers un temps où je commence à avoir l'âge de voir ceux que j'aime sans aller sans bruit. Mais je sais que rien ne pourra enlever de mon cœur les souvenirs heureux, les petits riens qui font que la vie est forcément belle. Aujourd'hui mon cœur est à Créon ; il est lourd mais je sais que ma tribu sera là encore et toujours pour qu'ensemble nous fassions le chemin.
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