
Aujourd'hui j'ai envie de vous raconter une histoire. J'ai envie de vous parler d'une personne qui a marqué ma vie de sa force. Le 5 janvier 2008 il est rentré doucement dans mes souvenirs et il me manque terriblement. Je voulais cette histoire pour Léa, Julien et Marine pour que les petits sachent combien il les a aimé.
Si vous fermez les yeux vous le verrez au Ruzat, lieu dit de Sadirac au milieu de ses vignes et de son jardin. Il aurait la casquette vissée sur la tête, une chemise à carreaux les manches relevées jusqu'au coude, un bleu de travail avec dans la poche son couteau suisse. Si vous vous approchez encore un peu vous verrez, garée prés de la fosse à eau de pluie, la 2 CV grise sur le capot de laquelle il avait collé des yeux pour faire rire Adeline et Silvain.
Combien d'heures il a passé de sa main rugueuse à frotter doucement les nôtres pour que nous puissions nous endormir et porter nos rêves dans des contrées magiques et heureuses. Lorsque je pense à lui je retrouve ce temps où j'étais allongée à l'arrière de la voiture, il conduisait des heures entières montant et descendant les cols pyrénéens sans relâche parce que je ne faisais la sieste que lorsque la voiture roulait. Vous l'entendrez dire à Hélène qui avait la varicelle que ce n'était pas grave car même couverte de talc elle était aussi belle que Pierrot. Vous le verrez apprendre à Silvano la conduite du tracteur ou nous chanter "Trabatcha la mouquère " pour que nos rires emplissent la maison de Sadirac.
Il savait comme personne éplucher les figues de barbarie sur le bord des routes d'Italie pour que nous ne nous piquions pas les doigts, il guidait les chevaux du lac de Payolle pour que nous puissions profiter de la promenade. J'ai encore dans un coin de ma tête le bruit du tracteur qui remonte la cote menant à la Mairie de Sadirac, avec à l'arrière la remorque pleine de la récolte de patates et nous assis à l'arrière comme des reines et des rois juchés sur les sacs de toile de jute.
Il aura été dentiste pour enlever les dents de lait d'Isabelle, coiffeur lorsqu'il avait décidé qu'Hélène ou moi nous avions la frange trop longue, cuisinier hors pair pour préparer les omelettes de Silvano. Il aura aussi été le guide patient d'Adeline se promenant des heures entières avec elle pour qu'elle puisse comprendre Icare et les chevaux.
Il nous prenait sur ses genoux à la fin des repas du dimanche, sans un mot, juste pour la tendresse. Il se chacailler des heures entières avec les italiens lorsqu'il fallait décider comment tourner la polenta pour qu'elle soit crémeuse. Chaque jour de l'an, il préparait les pâtes et les étalait des jours durant sur des grands draps blancs dans la salle à manger pour qu'elles sèchent.
Il aura travaillé aussi dur qu'un forçat toute sa vie, au fond des fossés la pioche à la main, fauchant les bas cotés des routes de Sadirac, conduit des générations d'enfants à l'école du bourg et à celle de Lorient. Il tempêtait souvent contre la vie qui ne marchait pas dans le bon sens et le monde qui ne tournait plus aussi rond.
Si vous fermez encore un peu plus les yeux pour entrer dans mon histoire, vous saurez que lorsque le dimanche matin, nous frappions le plancher de chambre, il arrivait portant le plateau du petit déjeuner pour lequel il avait fait fondre le chocolat pour notre lait et râpé les carrés sur nos tartines beurrées.
Il ne nous a certainement jamais dit "je vous aime". Il ne savait pas les mots mais il a passé toute sa vie à nous le prouver. Il avait peur pour nous, il tempêtait contre ce monde qui pouvait nous blesser. Même la nuit ils e levait pour vérifier si nous n'avions pas froid et doucement sans faire de bruit il remontait nos couvertures. Nous sentions son regard dans la nuit et sa main passer sur nos fronts et nos cheveux.
Sans un mot il savait, il a toujours su. Sa main aura toujours été plus grande que la mienne et même juste avant qu'il ne s'en aille pour toujours, ma main a trouvé une place au creux de la sienne. Ils nous a aimé plus fort encore que sa propre vie. Il a guidé mon enfance et une grande partie de ma vie d'adulte.
Voilà aujourd'hui, je voulais vous raconter une histoire. Je voulais juste vous dire qu'il n'est pas de plus beau trésor que d'avoir de telle histoire à raconter. J'ai eu envie de vous raconter cette histoire parce que ce matin j'ai écouté un chanson de Brel ... Nonno avait compris ... Il n'avait que l'amour ... et il avait le monde entier dans ses mains et il me l'a laissé en cadeau.