C'était en 2009 ... chaque ligne peut se réécrire sans bouger les mots. Il a aujourd'hui un an de plus ... c'est sa première bougie ... souffle papa !
J’ai lu en une nuit les 800 pages d’un livre qui m’a remué au plus profond de mon cœur de fille. « Ramon » aux éditions Grasset est un livre magnifique d’un fils qui aime son père. Quelle fabuleuse preuve d’amour et de force intellectuelle que celle de ce fils qui passe les mots pour que reste leur mémoire. Tout au long du livre, les mots expliquent pour que reste dans l’image fugace des souvenirs, la mémoire d’un homme de lettres dont les mots restent et demeurent malgré les actes de l’homme.
Je me suis dit en refermant le livre que les mots qui m’avaient tenus éveillée toute la nuit j’espérai pouvoir en écrire de semblables sur mon père. Et mon esprit a eu envie de vous parler de celui qui depuis 38 ans veille sur moi, comme le Gardian de Camargue sur sa terre et sa famille et que je n’ai jamais pu appeler autrement que « papa ». Je me doute qu’il ne va pas aimer, lui qui est si discret sur les sentiments, mais qu’importe, je sais qu’il ne faut jamais remettre à demain ce que le cœur vous dicte.
Il y a, à Créon, au fond d’un tiroir de la bibliothèque de l’entrée, un album de photographies sur lequel est collé une petite étiquette "Christine". Les premières pages de cet album sont recouvertes de photographies noir et blanc et sur l’une d’entres elles un bébé pas bien gros dans les bras d’un papa pas bien vieux. C’est certainement là, la première rencontre d’un papa et de sa fille : une petite photo noir et blanc toute simple sur laquelle on ne voit pas les visages mais on devine les regards.
Il a été mon héros, ma gloire, comme celle qu’éprouva le petit Marcel lorsque son père leva au ciel les bartavelles de la gloire du sien. Moi c’était les ballons de football qui s’écrasaient dans les buts des adversaires du FC Saint Christophe des Bardes qui me rendaient fière. J’ai encore le souvenir des maillots jaune et noir de l’équipe et surtout des chaussettes rayées de même couleur que je trouvais si belles. Comme quoi la gloire d’un père se trouve aussi dans des souvenirs bien bizarres de sa fille qui savait déjà dire "Toi d'abord occupe toi de tes oignons !"
Il a été mon instit, mon hussard de la République en espadrilles et blouse bleu. C’est là que j’ai appris la salvatrice expérience de l’effort et du travail. Imaginez … deux ans avec un maître père. Je n’ai jamais pu l’appeler autrement que papa, là où ma sœur Hélène a su quelques années après faire la part des choses. Il avait en main « Escalibur », le double décimètre jaune qui servait à tracer les figures de géométrie au tableau et qui m’indiquait d’un coup sec sur le bureau que j’avais un peu trop tendance à bavarder avec ma voisine. Grâce à ces deux années passées dans sa classe où il appliquait les principes de la pédagogie Freinet et de son Ecole Moderne, j’ai appris à forger mon esprit, mon indépendance d’esprit, celui de contradiction … Si il avait su à quel point il m’a aidé à le forger cet esprit de contradiction il aurait sans doute était moins efficace et j’aurai sans doute été une ado plus facile …
Il a été le jardinier de mes pensées, pas très doué parfois pour les faire pousser entre les tuteurs, mais n’est ce pas comme cela que l’on apprend la liberté et sa valeur ? J’ai toujours pensé qu’il aurait préféré que je ne m’engage pas sur les voies souvent escarpées du militantisme et de la politique. Mais que voulez vous, lorsque l’on grandi dans une cour d’école et une salle de conseil municipal, forcément la chose publique fini par vous servir de guide. Mes camarades de classe jouait à la poupée, moi je m’installais dans le fauteuil de Monsieur Jaubert, l’ancien maire de Sadirac, et je faisais semblant de tenir des conseils municipaux dans la grande salle des mariages de la Mairie où vivait mes grands-parents paternels.
Il a été mon passeur de mot, celui qui m’a appris qu’ils avaient le pouvoir des bombes ou celui des plus beaux espoirs. Il a laissé à mes regards d’apprenti le soin de découvrir leurs secrets. Il m’a offert Jaurès, Louise Michel, Aragon, Voltaire, Rabelais, Blondin, Giono, Pagnol, Daudet et tant d’autres encore. Il nous a surtout un jour offert les ailes bleues de la sauterelle de son enfance. Ce jour là j’ai compris la valeur des bulles de la limonade et tant d’autres choses encore. Je me souviens d’avoir lu recroquevillée dans une bergère les pages non reliées de « La Sauterelle Bleue » et d’avoir ce jour là compris mon père : il n’était plus un héros, il était tout simplement un enfant qui avait rêvé comme moi.
Il a été parfois absent et j’ai grandi toute seule. Il a été parfois présent et je me suis révoltée. Il a été parfois pesant et je lui en ai voulu. Aujourd’hui lorsque je le regarde vivre, le chapeau des ancêtres italiens sur la tête, marchant, le « Créon Hebdo » sous le bras, dans les rues créonaises, ou apprenant à faire de la trottinette à ses petits enfants, je me dis qu’il a bien l’étoffe d’un héros, juste le mien. En fait il n’a pas été parfait, il n’est pas parfait car il est et demeure un père, mon père. Je pense en écrivant ces mots que les pères quels qu’ils soient finissent toujours par être les héros de nos vies parce qu’ils sont tout simplement des hommes ; il faut juste attendre d’avoir grandi pour s’en rendre compte.