Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
10 novembre 2008 1 10 /11 /novembre /2008 16:09

J’avais l’envie des petites filles qui partent telles des fées à la recherche du pays imaginaire de Peter Pan. Point de sauterelle bleue comme celle qui faisait rêver mon père, juste ce petit sentier, les quelques marches de béton, et la course folle jusqu’au bas de la cote avant la voie ferrée et la Pimpine. La petite maison de papi et mamie « en bas » était mon eldorado d’enfant, celui des sucres mouillés dans la liqueur de cassis, celui des mésanges bleues, des rouges-gorges. Essoufflée, cheveux au vent, je savais que là-bas j’allais trouver une tendresse infinie.  


 

Lorsque je poussais la porte sur le coté de la maison en bas de la cote de la Mairie à Sadirac, j’entrais dans la chai. Je frissonnais car il y faisait toujours frais, été comme hiver. J’ai encore dans les narines les odeurs de vin et de terre froide qui emplissaient l’air humide. A travers les carreaux de la porte de la cuisine aux rideaux à petits carreaux rouges que le temps avait délavé, je savais que j’allais le trouver sur son fauteuil près de la gazinière à mazout, à coté de la fenêtre. Il a toujours été là, il y est encore aujourd’hui lorsque je ferme les yeux.

 


Il avait toujours son béret noir sur la tête, sa chemise souvent bleue à carreaux, les manches relevées jusqu’au coude, son pantalon de velour de charpentier, sa ceinture de flanelle et son gilet bleu marine. Je poussais la porte et je plongeais très vite dans son regard avec la gourmandise des enfants qui aiment les histoires et les bisous de leur papi. Je m’installais souvent par terre sur un coussin à ses pieds la tête posée sur ses genoux.

 


C’était papi, Abel Antoine Normandin, né le 20 avril 1897 en Gironde à Latresne. De sa vie je ne savais pas grand-chose. Sa maman avait rejoins les anges m’avait il dit un jour, alors qu’il n’avait que 4 ans. Il avait été élevé par ses grands-parents puis l’âge venu il était parti rejoindre son père en terre bretonne près de Dinard. Là bas c’est la guerre qui l’a trouvé. Classe 17, n° 2076, 47ième Régiment d’Infanterie de Saint Malo. Mobilisé comme toute une génération il tombera en janvier 1916 à Dormans dans la vallée de la Marne
à la frontière de l'Aisne entre Reims et Epernay. Ce calvaire de prisonnier il n’en disait rien ou si peu, quelques mots lâchés à une petite fille de 9 ans qui ne comprenait pas vraiment encore ce que ses mots voulaient dire.

 


Une fois, une seule fois il m’a raconté quelques brides de cette vie qui l’aura marqué au fer rouge aussi sûrement que les esclaves des plantations de cannes à sucre. Il est prisonnier envoyé en Silésie au bout du monde pour travailler dans les mines de sel allemandes. Jamais il ne dira mot sur cette période même à moi, lorsque je voulais savoir pour faire mes devoirs d’école sur la Grande Guerre. Il ne me montrera que son savon de prisonnier, caché dans un tiroir du buffet du chai, comme si il représentait la honte de ne pas être mort là-bas comme tant de ses camarades. Il me dira en souriant que lui n’avait jamais voulu manger les chiens dans le camp comme le faisait ses compagnons russes sur qui les soldats allemands s’acharnaient.  Il n’aura jamais eu de mot de haine, jamais eu de mot de revanche. Il me disait que la guerre c’était plus que l’enfer, que c’était de la folie et qu’il faudrait que je sois toujours contre la guerre. J’aimais ces discussions tranquilles avec lui, même si elles étaient souvent juste des silences et des regards remplis de larmes d’un papi qui se souvient de l’horreur.

 

Il a fait de moi une fée, une princesse. Il me racontait que la journée pour qu’elles me protégent les bonnes fées devenaient des coccinelles et qu’il fallait donc y faire très attention. Il m’a appris à parler aux mésanges bleues qui venaient presque dans sa main chercher quelques bouts de lard qu’il avait spécialement acheté pour elles et les rouges-gorges, au marché du mercredi à Créon.



Demain, c’est le 11 novembre. Depuis ma plus tendre enfance je vais à cette date sur le monument aux morts pour rendre hommage à ceux Morts pour la France. Aujourd’hui, Papi Abel n’est plus là pour le raconter, il a fermé ces yeux en mars 1982. La dernière chose qu’il m’ait dite c’est que le plus dur en fait ce n’était pas de vivre mais que c’était de mourir parce qu’on perdait de vue les petites fées comme moi. Je sais que ce jour là, dans le rayon de soleil d'un petit matin de mars, j’ai glissé ma main de gamine de 11 ans dans la sienne et j’ai posé ma tête sur le dos de sa main. Je lui ai promis que moi il me verrait toujours. Et il m’a toujours vu comme moi je le vois chaque fois que je regarde le vol d’une mésange bleue.

 

Le bilan humain de la Première Guerre mondiale s'élève à environ neuf millions de morts et environ huit millions d’invalides, soit environ 6 000 morts par jour. 

Papi Abel était revenu lui, Jean Joseph Cordes, le père de sa future femme était tombé à 38 ans dans une tranchée boueuse et glacée de Vendresse dans les Ardennes dans la nuit de Noël 1914. Sou
venons nous toujours de la folie des hommes !

Partager cet article
Repost0

commentaires

C
L'humanité a la mémoire très courte. "Plus jamais ça" disait-on il y a 90 ans avant de remettre le couvert 20 ans plus tard, et encore plus tard.Votre texte est très beau.
Répondre
M
<br /> Merci pour votre commentaire et votre compliment. L'humanité a toujours eu la mémoire très courte ... A nous de la faire revivre cette mémoire pour que personne ne puisse oublier. J'espère que vous<br /> aussi lorsque vous verrez un vol de mésange bleue vous y penserez. Merci<br /> <br /> <br />

Présentation

  • : Aux Pensées Citoyen !
  • : Il est citoyen, vigilant, mais aussi sur l'air du temps, Créon, la Gironde... cherche et tu trouveras Bonne lecture.
  • Contact

Un Peu Sur L'auteur ..

  • Aux pensées Citoyen !
  • Ancienne journaliste,  Présidente du Comité Les Arbres de la Laïcité Gironde - Aquitaine. Apprentie ariégeoise.
  • Ancienne journaliste, Présidente du Comité Les Arbres de la Laïcité Gironde - Aquitaine. Apprentie ariégeoise.