Assise en tailleur sur le plancher, le dos collé au radiateur en fonte, je le vois encore derrière son bureau de la villa Napoléon, siège de la Coopérative Agricole à Créon. Dans la pièce d’à coté, la petite musique des graines de maïs qui tombent dans les sacs en papier kraft berce encore mes souvenirs d’enfance. Lorsque l’automne fait déjà la révérence à l’hiver, c’est à lui que je pense. André tendait l'oreille : « écoute petit, tu les entends, elles arrivent … »
Elles, j’ai mis quelques après-midi à comprendre qui elles étaient vraiment. Il est vrai que dans les rêves de mon enfance il n’y avait que le chapeau de Sissi Impératrice agité pour prévenir le coq de bruyère que son père mettait en joug.
Lorsque je repense à ces après-midi, d’autres musiques que leur roucoulement viennent à mon oreille. Il y a d’abord ce vent d’autonome qui dans les fougères de la palombière chantait « les copains d’abord » en prémices des retrouvailles. Il y a ensuite le « bloup bloup » de la soupe dans la marmite en fonte posée sur le réchaud. Le craquement des miettes du pain que l'on a coupé pour les grillons de canard de l'année dernière. Il y avait surtout le silence, celui de ces hommes, qui les yeux rivés sur les nuages attendaient qu’elles arrivent. Toutes ces musiques finissent par faire de belles chansons où la grosse caisse des simplex ne fait en fait pas vraiment partie de la partition.
Pour moi, les palombes d’Aquitaine sont de petites musiques qui trottent dans ma tête lorsque les brouillards d’automne font leur apparition. Elles sont synonymes de rencontres et d’échanges entre les hommes, mais aussi d’étagères pleines de bocaux au reflet bleu comme leur plumage, que la gourmandise me faisait « chiper » chez mamie.
Cette année elles auront été bien discrètes avec leurs ailes bleues. Elles seront passées. Je relis avec délectation les mots de Pierre Verdet, journaliste écrivain de notre Sud-Ouest, qui retrace dans "La Passée" le carnet de route d'un vol de palombes.
J’espère pouvoir encore longtemps attendre leur passage en haut du col d’Ibaneta au-dessus de Roncevaux. Aujourd’hui je les entends moi aussi, et je pense à chaque fois à André, cet homme que j’ai toujours appelé Monsieur Dubourdeaux et qui un jour m’a dit « Ecoute petit, tu peux bien m’appeler papi maintenant. » La fièvre bleue est retombée. Du Val de Leyre, du Sud-Gironde, ils vont rentrer.
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