Mercredi 11 novembre 2009
En 1914, l'Armée Française recrute
et recrute en Afrique. Pour permettre à ces soldats venus de si loin de se fondre dans la masse deux camps sont ouverts un à Fréjus, l'autre ici à La Teste de Buch, le camp du Courneau
vient de naître.
Chez nous, à quelques encablures du centre ville près de 20 000 tirailleurs sénégalais fouleront la terre noire sablonneuse testerine d’avril 1916 à juillet 1917. Prés de 1000 d'entre eux
ne retrouveront jamais leur sol natal, ils mourront de maladies, loin du front, sans même le voir. La République a oublié ces frères d'arme tombés pour la France loin du fracas des obus de la
Grande Guerre mais tombés tout aussi sûrement, pour que nous, près d'un siècle plus tard, nous puissions célébrer la chute du mur de Berlin !
Jean-Pierre Caule, Jean-Michel Mormone et Patrick Boyer, historiens du Bassin d’Arcachon ( “1914-1918 Le Bassin d’Arcachon”, société historique
et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch, novembre 2008.) ont reconstitué les conditions de leur vie grâce à l’étude des courriers, des listes, des cartes postales de l’époque…
Comme l'écrit Christelle Jutteau, sur le site de l'IJBA : "Si les tirailleurs sénégalais pensaient risquer leur vie au front à cause des balles, c’est d’abord à cause du climat et des
mauvaises conditions d’habitation et d’hygiène dans leur camp d’accueil qu’ils risquaient leur vie."
Imaginez ! Les baraquements qui logent les troupes sont légèrs, laissent passer la pluie et le froid, les maladies se développent et déciment
les rangs. Les morts silencieux de la Guerre, auront une sépulture dans notre forêt usagère, là, ensevelis par le silence. En mars 1916, après avoir asséché la plaine qui avait servi de
culture de riz de Piémont (les fameuses rizières du Pays de Buch), on y dressa 400 baraques pour y héberger les tirailleurs Sénégalais. Dès juin 1916, le nombre de décès est
suffisamment important pour que l’on décide par arrêté préfectoral de créer un emplacement pour recevoir la sépulture des soldats sénégalais décédés au camp. Cet emplacement est situé au
lieu dit « Natus de haut » à 1 km du camp.
La France les a oublié là, comme beaucoup de ces combattants qui sont venus mourir pour la France et que la France n'a pas regardé
! les Senégalais quittèrent les lieux en octobre 1917 et furent remplacés par Les Russes (5000 environ). Après les troupes slaves, arrivèrent les Américains qui occupèrent le Camp du Courneau
dès juillet 1918. Trois régiments d'artillerie, soit 4.800 hommes s'y installèrent. En septembre 1918, on y compta plus de 15 000 hommes. Un camp hôpital de 1 500 lits fut organisé, et
dans la forêt voisine, un cimetière abritait, lors de l'armistice, une cinquantaine de tombes."
Dans Libération, le 5 mai dernier Lilian
Thuram, Stéphane Hessel, Alain Rousset, Naïma Charraï, Pascal Blanchard, Christelle Jouteau signaient un appel "Les oubliés de la République" :
"Le
8 mai, comme à l’accoutumée, la France célébrera le 64e anniversaire de la fin de la barbarie nazie qui a marqué le retour d’une paix durable en Europe. Mais qui se souvient que cette
liberté a été aussi chèrement payée par les combattants «indigènes» goumiers, zouaves, tabors, tirailleurs, spahis engagés, voire pour certains enrôlés de force, dans l’armée française ?
Oubliés de la Nation lorsque celle-ci rend hommage aux femmes et aux hommes qui ont risqué leur vie pour que triomphe la liberté, oubliés de la République lorsqu’il faut reconnaître et assumer le
prix du sang.
La France ne peut décemment se cacher derrière l’ignorance pour voiler les oublis de son histoire. Il est enfin temps de regarder notre passé en face : le pays de la déclaration des droits
de l’homme a plus que tout autre le devoir d’équité et de justice. Car c’est de justice qu’il s’agit. Depuis cinquante ans les anciens combattants «indigènes» sont soumis à un régime
discriminatoire quant à leurs pensions : quand un ancien combattant français perçoit environ 600 €, un ancien combattant sénégalais touche 159 €. Le sang versé pour la patrie
d’alors vaudrait-il plus cher selon que l’on est aujourd’hui français, marocain ou sénégalais ?
Cette situation inique s’accompagne d’un système tout aussi pervers qui conduit à des
drames humains intolérables. Faute de pension militaire décente, des milliers de personnes âgées ont émigré au début des années 1990 pour bénéficier de minima sociaux auxquels ils pouvaient
prétendre dans la mesure où la loi Pasqua leur donnait droit à une carte de séjour en tant qu’anciens combattants. C’est pour pouvoir faire vivre leurs familles que paradoxalement ils les ont
quittées et se sont retrouvés en France sans accueil adapté, isolés, clochardisés, et ignorés de tous. Ils mènent leur dernier combat pour que la République leur reconnaisse les mêmes droits que
leurs compagnons d’armes français.
Le film Indigènes a contribué à faire bouger les lignes. Depuis 2007,
les retraites du combattant et les pensions militaires d’invalidité, dites «prestations du feu» ont été revalorisées mettant enfin à égalité les anciens combattants quelle que soit leur
nationalité. Mais cette victoire est amère car elle permet à l’Etat d’occulter les plus grandes injustices qui persistent pour les anciens militaires ayant servi plusieurs années dans l’armée
française : leurs pensions varient de 1 à 8 selon qu’ils sont français, tunisiens, camerounais ou cambodgiens. La coordination décristallisation (collectif bordelais d’associatifs
et de bénévoles soutenus par la région Aquitaine) a ainsi focalisé sa bataille juridique sur ce thème et a obtenu le 15 octobre 2008 une décision historique du tribunal administratif de
Bordeaux qui donnait un avis favorable à la revalorisation des pensions militaires de six anciens combattants marocains.
Cette décision, qui fait jurisprudence, reste insatisfaisante dans la mesure où la
décision est juridique et non politique et où elle est fondée sur un accord international signé avec le Maroc. Un ancien combattant sénégalais a ainsi été débouté alors qu’il présentait la même
demande. L’attitude de la République à l’égard de ceux qui se sont battus pour elle n’est pas digne des valeurs qu’elle prétend porter.
Nous demandons instamment au gouvernement de généraliser la décristallisation des
pensions militaires de retraites, et de permettre aux anciens combattants de les percevoir quel que soit leur lieu de résidence. Une proposition de loi a été déposée. Elle doit pouvoir rassembler
au-delà des clivages politiques dans la mesure où c’est l’honneur de la Nation qui est en cause. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître ces hommes qui ont servi la France. Il s’agit d’assumer
l’Histoire et de réparer une injustice qui dure depuis cinquante ans."
Ne pas
oublier ! Notre identité nationale est là, il serait bon que la France s'en souvienne ! Faut-il un débat pour cela ?
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