"Regarde bien petit, regarde bien, il y a un homme qui passe et nous ne saurons pas, tu peux ranger les armes" C'est amusant d'avoir comme ça des bouts de chanson qui peuvent parfois venir toquer à la tête vous rappelant des souvenirs. Et de souvenirs en souvenirs je me souviens des jours d'été de mon enfance sans doute parce que le soleil joue ce matin avec la brise des coteaux de l'Entre-Deux-Mers.
Il y a cette cote de la Mairie de Sadirac que nous dévalions cheveux au vent pour retrouver la petite maison aux volets verts, et celle en contre bas où avec son pantalon de velour et sa chemise à carreaux, son béret, papi Abel m'attendait. Il était ma référence, mon sourire et mon mystère. Toujours accompagné de Mirabelle sa chienne, petit ratier noir et feu qui n'avait pas d'égal dans la chasse aux souris et au rats.
Devant la porte du chai en terre battue, le talus surmonté d'un pommier, laissait ses branches feuillues poser l'ombre sur les salades, les tomates et autres légumes qui remplissaient le panier. Au fond de la petite allée un cabanon en bois qui abritait les toilettes rudimentaires où accroché à un clou le journal Sud-Ouest découpé en carré finissait sa vie d'informations. j'avais peur d'y aller et je faisais toujours des expéditions groupées avec Hélène ma soeur et Isabelle ma cousine qui veillaient devant la porte au cas ou.
Nous avons vécu toutes les trois des aventures devenues extraordinaires au fil des ans ancrées dans nos souvenirs. Hélène avait un bouille de poupée comme celle des journaux de mode du siècle passé, de merveilleuses boucles rousses qui encadrées son visage mangé par d'immense yeux bleus. Comme elle était belle ma petite soeur, elle me fascinait, elle qui avait la sagesse des anges lorsque moi j'étais le plus souvent la petite fille de Lucifer. Isabelle, petite brunette au yeux noirs, timide et réservée, complétait ce trio inséparable. Comme les trois fées de la Belle au Bois Dormant nous avons toutes les trois forgé notre enfance soudées comme les doigts d'une main. Et nous étions les reines de cet homme, meurtri par la vie qui pourtant avait gardé la douceur d'une main ébouriffant nos têtes d'enfant.
Lorsque nous déboulions dans le chai poussant la porte de la cuisine, mamie et papi "en bas" étaient souvent installés dans leur fauteuil de chaque coté de la fenêtre entrouverte. Papi Abel regardait les mésanges bleues et les rouges-gorges se régaler des morceaux de lard achetés au marché de Créon le mercredi, qu'il clouait sur l'arbre devant la fenêtre. Mamie Catherine dans son éternel tablier sombre se levait pour servir le café et allait dans le buffet chercher le cassis. Notre arrivée bruyante annonçait celle de ma grand-mère, celle de mes parents et de mon oncle et ma tante. Chaque samedi nous nous retrouvions après manger pour venir boire le café. Nous y soufflions nos bougies autour de tartes aux pommes ou aux prunes, la télévision marchait en sourdine et papi Abel nous racontait des histoires. Celle de mamie Anita, sa belle-mère qui lorsqu'il brocardait le Général lors de ses interventions télévisées lui disait "mais taisez vous Abel, le Général va vous entendre !". Comme j'ai ri enfant, incrédule, ne pouvant imaginer qu'une grande personne ne puisse pas savoir comment marchait la télévision.
J'en ai passé des heures à l'écouter me raconter comment marchait le monde et la nature. Il me montrait les fleurs, les plantes, me racontait lorsque grand-mère était petite, comment il était fier qu'elle ait pu aller à l'école, devenir secrétaire de mairie à Sadirac. Dans sa voix parfois il y avait des cassures, lorsque je lui demandais de me raconter la guerre pour finir mes devoirs d'histoire. Je ne savais pas combien elle l'avait tué il y a longtemps. Je restais les yeux interrogateurs lorsque je le voyais chemise et bretelles sur les reins, en tricot de peau se laver la tête dans l'évier avec la lessive Saint-Marc. C'est sans doute grâce à cela qu'il avait les cheveux si blancs !
Mamie Catherine ne disait pas grand chose mais elle avait le secret de la poitrine de veau farcie et du millas. Que de repas avons nous passé installés dans la cuisine le dimanche où les "grands" refaisaient la vie de Sadirac et de Créon. Mon parrain, Alain, le frère de papa m'impressionnait. Il était pour moi le copain qui nous guidait dans l'apprentissage de nos bêtises d'enfant. C'est avec lui que nous découvrions les secrets de la Pimpine et des trous d'eau le long de la voie ferrée. Nous descendions, l'été, serviettes de bain sous le bras pour aller patauger dans le ruisseau cherchant désespérément les écrevisses dont il avait fait les tableaux de chasse de leur enfance avec papa. Nous avions notre petite plage de sable blond léchée par le courant à l'ombre du sous-bois. Nous n'avions pas besoin de l'océan. Il nous trimballait dans sa vieille 2CV montant la cote de la Mairie à toute vitesse au grand désespoir de grand-mère.
C'était les vacances et la liberté était notre récompense. Aujourd'hui lorsque je passe le portail des deux bâtisses, les rires de Julien, Léa et Marine sont les gardiens de ses souvenirs. Souvent le dimanche lorsque sous la véranda, chez Alain et Christiane, nous nous retrouvons encore, il m'arrive de perdre mon regard au fond du jardin et de revoir au loin la silhouette rassurante de papi Abel, la canne à la main. Il est resté le gardien de ses lieux.
"Regarde bien petit, regarde bien, il y a un homme qui passe et nous ne saurons pas, tu peux ranger les armes" et le vent venu des coteaux de l'Entre-deux-Mers peut poursuivre sa route, la mémoire restera éternelle.